Au lendemain de la prestation de serment du nouveau Président de la République, la population de Conakry s’est réveillée au fracas des bulldozers, détruisant boutiques, baraques et marchés jugés gênants. Une réalité brutale qui a suscité de vifs cris d’alarme, de nombreuses interrogations et une profonde incompréhension.
Pendant que les intellectuels et la presse focalisent leur attention sur la formation du nouveau gouvernement, cette actualité socialement déchirante semble reléguée au second plan. En ma qualité de sociologue et praticien de l’ingénierie sociale, je me propose d’analyser ce que l’État aurait dû entreprendre avant d’engager ces opérations de déguerpissement.
Une action légale, mais contextuellement discutable
Il convient d’abord de reconnaître que l’État agit dans le cadre de ses prérogatives régaliennes, notamment celle de réglementer l’usage de l’espace public. Cette mission vise à garantir la libre circulation des personnes et des biens, toute obstruction constituant une infraction au regard des textes en vigueur.
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Cependant, la question centrale demeure celle de la pertinence de cette action au regard du contexte socio-économique actuel. Le pays traverse une période marquée par une paupérisation croissante des populations, dans un environnement où l’accès à l’emploi devient de plus en plus rare. À ce moment précis, l’action publique aurait dû prioritairement chercher à fédérer les énergies autour d’un idéal commun, afin de relancer l’économie nationale et renforcer la cohésion sociale.
Des populations sanctionnées pour leur survie
Au lieu de cette approche inclusive, les autorités ont laissé une partie de la population dans la détresse, sanctionnée pour le seul « crime » d’avoir cherché sa subsistance sur les emprises de la voie publique. Ces femmes et ces hommes, souvent principaux soutiens de leurs familles, se retrouvent soudainement privés de leurs moyens de survie.
Cette situation rappelle douloureusement les événements survenus à Kankan, notamment à Silanin Mangbo, où des dizaines de boutiques ont été démolies sans véritables mesures d’accompagnement social ou économique. Plusieurs mois après ces opérations, les sites concernés demeurent à l’état de ruines, sans réaffectation fonctionnelle ni solution durable pour les anciens occupants.
Entre-temps, ces derniers continuent de s’appauvrir, confrontés à un profond sentiment d’abandon institutionnel. Cette expérience illustre les limites d’une action publique qui, en l’absence de plan de sauvegarde sociale, transforme une opération d’aménagement en facteur durable de vulnérabilité sociale.
Ce que l’État aurait dû faire : l’apport de l’ingénierie sociale
Pour une meilleure coordination de ces opérations, l’État aurait dû mobiliser les compétences des sociologues et des spécialistes de l’ingénierie sociale autour de deux axes fondamentaux.
Premièrement : réaliser une cartographie sociale et économique des espaces concernés.
Le déploiement de sociologues aurait permis d’établir une cartographie précise des emprises occupées et des acteurs impliqués. Cette démarche inclut l’analyse :
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de la nature des activités exercées ;
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du niveau de dépendance économique des ménages ;
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des dynamiques sociales locales et réseaux de solidarité ;
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des catégories les plus vulnérables exposées aux risques de déguerpissement.
Une telle étude aurait fourni aux décideurs publics des données fiables, indispensables à une action graduée, équitable et socialement soutenable.
Deuxièmement : enclencher un processus d’information, de sensibilisation et d’accompagnement.
Sur la base de ces données, l’État aurait dû engager une communication progressive, expliquant clairement :
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la nécessité de libérer les emprises de la voirie ;
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les risques liés au maintien des activités (sécurité, salubrité, mobilité).
Ce processus devait être assorti d’un calendrier réaliste, laissant aux populations un délai raisonnable pour se réorganiser, se relocaliser ou bénéficier de mesures d’accompagnement. Une telle approche participative aurait réduit les tensions sociales et favorisé l’adhésion des citoyens.
Pour une gouvernance urbaine plus humaine
Ainsi conçue, l’intervention des sociologues aurait transformé une opération de déguerpissement en véritable outil de gouvernance urbaine, conciliant impératifs d’ordre public et exigences de justice sociale.
En définitive, l’absence d’une politique de sauvegarde sociale transforme ces opérations en actes brutaux aux conséquences humaines durables. Une action publique responsable aurait dû concilier aménagement urbain et protection des moyens de subsistance des populations affectées.
Mamoudou Mariam TOUNKARA, Sociologue, enseignant-chercheur




